Au cours des siècles, affacturage et assurance-crédit se sont souvent croisés, et leurs pratiques ont mis du temps pour se stabiliser. Les deux notions sont largement liées au développement du commerce international et aux besoins de financement des économies ouvertes. Marchands phéniciens au 1er millénaire av. J.-C. ou entrepreneurs coloniaux de la fin du XVIIIe siècle, tous ont eu besoin de consolider leur trésorerie et de recouvrer leurs créances. Entre légalité et moralité, réussites et échecs, les pratiques en matière d’affacturage éclairent notre présent. Par Yann Harlaut, historien et auteur.

Dans un circuit court, c’est très simple. Le bien ou le service s’échange contre une somme d’argent, qui permet ensuite d’autres acquisitions. Une monnaie stable dans un métal rare suffit. Mais sitôt que le commerce se développe et se complexifie, que la distance, l’insécurité ou la météo menacent les opérations, deux métiers s’avèrent nécessaires : l’affactureur, qui achète cash une créance à terme sur un tiers et consolide d’autant la trésorerie du fournisseur ; et l’assureur, qui assure la cargaison et/ou le bon règlement de la créance à terme. Ces métiers continuent de connaître un important développement aujourd’hui.

Sécurité et prospérité romaine

L’Empire romain du Ier siècle ap. J-C. reprend en grand partie les pratiques commerciales des Phéniciens, et développe l’ancêtre de notre affacturage. L’espace méditerranéen est alors relativement sécurisé, et les juristes romains élaborent tout un ensemble de lois sur les transactions, notamment sur la capacité d’agir contre le débiteur. Les Romains autorisent ainsi tout créancier à nommer procurator in rem suam un intermédiaire auprès duquel la créance est transférée. A ce dernier de récupérer et conserver les sommes recouvrées.

Cette nouvelle sécurité développe la confiance, et les échanges explosent. Les amphores de vins siciliens sont vendues par un réseau de distribution en Égypte, l’étain de Cornouailles arrive à Rome. Sous les cendres de Pompéi, les archéologues ont découvert une partie des pièces comptables de Lucius Caecilius Jucundus (54 à 61 ap. J.-C). Les services qu’ils proposaient étaient multiples : intermédiaire lors de ventes aux enchères, garantie des paiements, étalés ou différés, mandat et rachat de créances… Ce rôle de banquier semblait si essentiel que l’administration municipale de Pompéi demande à l’intéressé de s’occuper du recouvrement des taxes de la ville !

S’assurer dans l’anarchie médiévale

Avec le christianisme le commerce se poursuit, mais les banquiers sont décriés. Fenus pecuniae, funus est animae (le profit usuraire de l’argent entraine la mort de l’âme) : la formule du pape Léon Ier au Ve siècle reflète la morale dominante. Il est permis de prêter, de contracter une créance, et même d’être mandaté pour la récupérer… à condition de ne pas s’enrichir. Vous avez dit paradoxe ?

Pour être affactureur dans une Europe divisée et guère sécurisée, il faut disposer d’un réseau et, si possible, d’une petite armée. L’Ordre des Templiers sera parmi les premiers à faciliter la circulation financière, via le bon de dépôt et la lettre de change – les ancêtres des effets de commerce. Aux XIIe et XIIIe siècles, disposant d’un réseau de plusieurs milliers de commanderies, les voyageurs et pèlerins n’ont ainsi plus à transporter leur or.

Les biens et marchandises peuvent également être assurés par l’incorporation du marchand dans un déplacement militaire, qui donne lieu à une « donation tarifée » pour l’Ordre – qui, sur le papier, n’est pas une rémunération…

Un métier à risques !

Les puissants de l’époque, rois et seigneurs, laïcs ou religieux, présentaient une forte tendance à confondre caisses publiques et cassettes privées. Mais demeuraient fort sourcilleux quant à leur honneur : rappeler les termes du contrat au mauvais moment pouvait aboutir à un emprisonnement ou une exécution publique – c’est ainsi que le Grand maître de l’ordre du Temple Jacques de Molay finit sur le bûcher en 1314.

Avancer ou sécuriser les ressources du roi est ainsi une affaire dangereuse, sans possibilité de se réassurer. Torturé et condamné à mort avant de s’évader en 1454, le Grand Argentier Jacques Cœur disposait avant sa chute d’un réseau commercial à travers toute la Méditerranée, dont « trois cents facteurs en Italie et dans le Levant » (Voltaire), chargés de réceptionner, d’entreposer et de vendre des marchandises pour les compte des producteurs. Le roi Charles VII se déclarait enchanté de ses services… mais avait jugé que l’annulation de toutes les créances et la confiscation des biens constitueraient pour lui une bien meilleure affaire.

Les rois de France poursuivront l’utilisation de ces intermédiaires financiers, parmi lesquels les fermiers généraux aux XVIIe et XVIIIe siècles – dont beaucoup finirent guillotinés à la Révolution française.

Affacturage et assurance-crédit dans leur nouvelle dimension

Les affaires ne sont pas moins risquées hors de l’hexagone. Avec l’expansion coloniale, du XVIe au XIXe siècle, il est nécessaire à une autre échelle de faire face aux risques, aux aléas de communication, à la solvabilité des acheteurs et à la diversité des règles administratives et douanières.

Les producteurs cherchent des intermédiaires. Le « factor » se voit confier des marchandises et se porte garant. Il se construit ainsi un système souple, sécurisant, et bien adapté aux économies en développement. Pour faciliter les échanges et permettre une faible immobilisation des capitaux, les Etats-Unis adoptent un système bancaire favorisant les services de factoring. C’est ce système qui reviendra en Suisse puis en France dans les années 1960. L’affacturage de la jeune Amérique reprend alors pied en Europe et complète l’assurance-crédit, elle-même apparue sur le vieux continent au XIXe siècle. Les premières polices, délivrées par le Banco Adriatico de Assicurazioni en Italie assuraient dès 1831 les risques d’impayés consécutifs à des sinistres maritimes. En France, la récession économique de 1930 fut fatale pour la plupart des sociétés d’assurance-crédit à l’exception de la SFAC (Société Française d’Assurance-Crédit). Le leader français, fusionnera en 2002 avec la société Hermes (Allemagne) pour créer Euler Hermes.

Ainsi est créé un nouveau cercle vertueux qui plutôt que de pousser les entrepreneurs d’hier à des sacrifices à la déesse Fortuna leur donnent tous les clés pour réussir à moindre risque.

Docteur en histoire, spécialiste du patrimoine et certifié Predom, Yann Harlaut est consultant culturel. Il est auteur de différents ouvrages parmi lesquels « Négocier comme Churchill. Comment garder le cap en situations difficiles » et « Convaincre comme Jean Jaurès. Comment devenir un orateur d’exception », tous deux aux éditions Eyrolles.