Cruciale pour les décideurs, vitale dans tout processus de décision ou d’anticipation, l’information constitue un actif fondamental pour toute entreprise. La communauté du Renseignement peut-elle inspirer les acteurs économiques dans la maîtrise de l’information ? Pour Jérôme Poirot, ancien adjoint au coordinateur national du renseignement et co-auteur du Dictionnaire du renseignement (éditions Perrin, mars 2018), la réponse est oui. Entretien exclusif.

Comment définissez-vous le renseignement ?

C’est le fait d’être en mesure de disposer des informations dont on a besoin pour assurer l’autonomie d’appréciation et de décision des autorités. Pour décider, il est impératif de disposer d’informations fiables. Et de ne pas dépendre des autres.

Comment accéder à l’information ?

Avec les moyens appropriés ! Moyens technologiques, bien sûr, mais aussi moyens humains et moyens opérationnels. Il existe d’innombrables informations accessibles à tous, ce que l’on appelle les « sources ouvertes », mais ce n’est pas parce qu’une information est publique et gratuite qu’elle est facile à exploiter et à comprendre. Il y a un coût d’exploitation pour les sources ouvertes. Prenez l’exemple d’une recherche scientifique dans un domaine déterminé. Il faut identifier les programmes en cours, les publications existantes, les projets d’investissement, les équipes concernées, etc.

Ce qui est vrai pour les Etats l’est-il pour les entreprises ?

Quel que soit leur secteur d’activité et leur taille, les entreprises qui ne disposent pas d’un système permettant de maîtriser l’information se mettent dans des situations problématiques, de nature à les affaiblir, voire à les faire disparaître.

Il faut avant tout savoir quelle est l’information dont on a besoin, et savoir aussi où la trouver. Or, bien souvent, les entreprises détiennent déjà cette information mais elles l’ignorent, ou alors ne savent pas l’utiliser car ce ne sont pas les bonnes personnes qui en sont dépositaires…

Il convient également, bien entendu, de la vérifier. Et si elle n’est pas détenue en interne, de savoir où et comment l’acquérir : est-elle gratuite ou payante, disponible sur des banques de données, accessible dans une autre langue avec à la clé des coûts de traduction, etc. ?

Internet a-t-il bouleversé les pratiques ?

C’est une mine d’informations, bien entendu, mais à certains égards, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, internet n’a rien changé. Par exemple, les bonnes vieilles bibliothèques regorgent d’informations ! Je parlais plus haut des moyens humains. Le premier d’entre eux, le plus ancien, et qui demeure l’un des plus efficaces, c’est d’aller à la rencontre des gens, de les interviewer, les faire parler… On a toujours besoin de renseignement humain.

Les entreprises françaises sont-elles bien armées en matière d’information ?

Globalement, oui. Les grands groupes sont bien structurés dans la maîtrise de l’information. Et ils peuvent faire appel autant que de besoin à des prestataires extérieurs, comme l’ADIT, leader européen de l’intelligence stratégique (due diligence, études concurrentielles, compliance, diplomatie d’affaires …), Dow Jones & Company avec ses nombreuses publications, le cabinet Control Risks dont l’un des métiers de base est la maîtrise de l’information, etc.

Le problème, c’est que les systèmes de protection de l’information sont très insuffisants dans les entreprises. Obtenir des informations est une chose, les protéger en est une autre, et il y a là, notamment en France, un vrai problème culturel et managérial. Il est absurde d’être doté de systèmes performants de maîtrise de l’information si, faute de dispositifs de protection robustes, les tiers peuvent y accéder et connaître l’usage que l’on veut faire de cette information.

Il est donc essentiel d’être extrêmement vigilant sur les failles de sécurité, et je rappellerais d’ailleurs que les services de renseignement américains, NSA et FBI en tête, ne sont pas eux-mêmes à l’abri d’un tel risque, ayant subi de très nombreuses attaques et tentatives d’intrusion réussies ces dix ou quinze dernières années … alors que les services français sont, quant à eux, étanches. Ce sont d’ailleurs les plus performants d’Europe avec le Royaume-Uni ; le fait que nous ayons une vocation mondiale et soyons membres permanents du Conseil de Sécurité de l’ONU n’y est sans doute pas étranger.

Le grand public est-il sensibilisé aux enjeux de l’information et du renseignement ?

Dans une certaine mesure, oui, et de plus en plus. Le pouvoir politique s’est emparé de la question avec de nombreuses initiatives qui ont rencontré un certain écho public : Livre Blanc de 2008, création du Conseil national du renseignement avec un coordinateur national, fondation d’une Académie du renseignement, mise en place d’une délégation parlementaire.

Par ailleurs, les fictions et séries télé, souvent excellentes, ont joué un rôle pour faire connaître le monde du renseignement et ses enjeux, je pense par exemple au Bureau des légendes ou à certaines séries américaines, réalistes jusqu’à un certain point. Les responsables politiques français en parlent de plus en plus. Le renseignement est une question démocratique, qui a trait non seulement à la puissance économique et aux capacités d’influence, mais aussi à la souveraineté nationale.